Imposer des mesures nécessaires mais impopulaires : notre devoir d’élu ?

« Aurelien Barrau, appel des intellectuels. « Nous sommes faibles… mais suffisamment intelligents que pour savoir que nous devons être « raisonnés collectivement » par le politique (qui doit être à la hauteur et oser l’impopulaire). https://youtu.be/R7sMZiSKmqg  via @YouTube »

Deux idées se dégagent :

  • le politique doit raisonner ses électeurs ;
  • le politique doit oser prendre des mesures impopulaires.

J’ai commencé à m’investir activement dans un parti politique à 27 ans, j’en ai 57. Cela fait 30 ans de vie politique derrière moi, cela me donne une possibilité de regarder l’expérience et d’en tirer quelques enseignements.

Cela fait 30 ans que j’ai été informé de l’effet de serre, de la perte de biodiversité, du pic de pétrole, de la pauvreté qui encourage l’extrême droite. Cela fait encore plus longtemps que la pauvreté du tiers-monde me révolte. L’humanité va à sa perte si elle continue avec les mêmes tendances.

Cela fait 30 ans que je suis devenu végétarien, « car la vache du riche mange la céréale du pauvre » et « les vaches émettent énormément de gaz à effet de serre ». Je milite pour un changement du système alimentaire et agricole, et je me sens plus crédible si je m’applique à moi-même ce que je pense que le monde doit faire. Pour le climat, je ne vais plus en avion (un aller-retour BXL-NY, c’est 3,5 tonnes de CO² équivalent par personne, alors qu’1,5 T/an est la quantité par personne à ne pas dépasser si on veut stabiliser le climat). Pour le climat, je n’ai plus de voiture.  => Des changements radicaux sont indispensables. Je les ai testés, ils sont possibles et je suis aussi heureux qu’avant, si pas plus.

« Le politique doit raisonner ses électeurs »

Oui, je crois que le politique doit s’informer sur l’avenir de l’humanité. Et oui, je crois qu’il doit dire à l’électeur la vérité. Remarquez : des nouveaux venus en politique pensent exactement le contraire. Le parti « LOCaLe » dit qu’il est le porte-voix des citoyens avec leur slogan « les citoyens avaient une voix, maintenant ils ont la parole ». Une façon d’améliorer la démocratie, c’est que le citoyen puisse s’exprimer et qu’on l’écoute. Le parti Kayoux, l’autre parti qui se présente en disant qu’il veut « mettre la démocratie au cœur de la vie politique communale » dit que « nos élus porteront la parole d’une assemblée des habitants ».

Comment se fait-il que les nouveaux-venus en politique rejettent les anciens partis et rejettent même une certaine responsabilité et légitimité de l’élu à prendre la parole et à « raisonner collectivement » les électeurs ? Il me semble qu’il y a une difficulté intrinsèque et une historique.

  • Intrinsèque : la démocratie, c’est le pouvoir du peuple pour le peuple et par le peuple. Chacun (du peuple) a exactement la même importance que les autres, aucun ne peut se penser comme supérieur, comme « plus » que l’autre. Cette égalité fondamentale est difficilement conciliable avec l’idée que l’élu sait mieux et doit raisonner l’électeur qui sait moins bien. Dire cette phrase ; c’est se placer au-dessus de l’électeur, ne fut-ce que sur certains sujets.

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  • Historique : en Wallonie, certains élus ont abusé de leur position d’élu pour s’arroger des droits et des privilèges. Ils se sont mis au-dessus des lois, donc au-dessus des électeurs. Cela provoque un rejet d’une caste. Cela provoque l’envie de nouveaux venus, qui déclarent qu’ils ne se mettrons pas au-dessus des leurs. C’est en partie une illusion : dès qu’ils seront élus, ils feront partie de la « caste » des élus et se feront accuser de « ne plus être des citoyens comme les autres, d’être coupés des réalités ». Le ballet incessant des « nouveaux partis pas pourris comme les anciens » a de beaux jours devant lui !

Comment résoudre ces apparentes contradictions ?

  • Abandonner l’idée qu’on est tous égaux en tout. Chaque citoyen dispose d’informations différentes, qu’il a eu l’occasion d’approfondir. Chaque citoyen dispose d’une expertise et celle-ci lui donne la responsabilité d’en informer les autres. L’électeur choisit des candidats pour que ceux-ci s’informent, se forment, écoutent les experts : il est donc de la responsabilité des élus de venir informer et convaincre les citoyens de décisions à prendre, en fonction du fait que les élus ont eu un accès privilégié à des informations.
  • Encourager les élus à avoir une vision large. Il y a un vrai danger à ce que l’élu soit intéressé uniquement par un sujet : ce faisant, il n’écouterait pas les experts qui l’avertissent de dangers différents de son centre d’intérêt et qui pourtant mettraient l’ensemble de la société en difficulté.
  • Différentier l’inégalité dans l’information et la responsabilité supplémentaire que cela occasionne de l’égalité dans le pouvoir. Si les élus savent mieux, cela ne leur donne pas le droit d’avoir plus de pouvoir. Si on allait vers « plus de pouvoir à ceux qui savent mieux », alors on arrête la démocratie et on donne le pouvoir dictatorial aux experts. Un être humain, une voix décisionnelle.
  • Punir les élus qui transforment leur responsabilité en pouvoir et privilèges.

« Le politique doit prendre des mesures impopulaires »

On comprend bien que ce n’est pas avec des mesurettes qui frottent l’électeur dans le sens du poil que le monde se transformera. Si l’humanité veut s’en sortir, il faudra bien un moment donné qu’on décide collectivement que « il faut changer quelque chose ». Dans « on décide », chacun comprend que les élus devront être partie prenante.

Des scientifiques ont montré que la technologie ne parviendra pas à résoudre tous nos problèmes environnementaux. La technologie sera nécessaire mais pas suffisante. Il y a bien sûr des scientifiques qui disent le contraire, mais les croire, c’est un peu comme Trump qui trouve des scientifiques pour dire que le changement climatique n’existe pas. Les citoyens devront donc changer de comportement, et pas un peu… Ces citoyens ne changeront pas spontanément, si non cela aurait déjà été fait. Donc des instruments politiques devront « forcer le citoyen » qui n’a pas vraiment envie.

On a donc d’un côté des mesures politiques nécessaires (taxes, subsides, réglementations) et de l’autre des citoyens (qui savent que c’est nécessaire mais) qui n’en ont pas vraiment envie. Et le lien entre les deux serait : « l’élu doit l’imposer ».

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On a essayé, cela ne marche pas.

En 1999, les Ecologistes arrivent au pouvoir au niveau fédéral. Ils sont informés par des études scientifiques, que toute publicité pour le tabac, y compris sur des voitures de Formule 1, augmente la consommation et que toute augmentation de la consommation augmente le nombre de maladie et de cancer. En 2002, Ecolo impose de supprimer toute publicité de tabac sur les voitures et les circuits, donc à Francorchamps. En 2003, la FIFA refuse d’organiser le grand prix à Francorchamps. En 2003, Ecolo perd les élections (il passe de 18% à 8% environ le 18 mai), en 2003, une autre majorité lève l’interdiction (le 30 juillet)[1]. Leçons à retenir :

  • Interdire la publicité pour le tabac était impopulaire en Wallonie à cause de la non-organisation de la course à Francorchamps ;
  • Interdire la publicité pour le tabac était nécessaire pour la santé.
  • IMPOSER une mesure impopulaire était donc utile, mais…
  • Cela n’a servi à rien puisque l’électeur
    • a puni ceux qui ont imposé,
    • a envoyé d’autres pour défaire ce qui avait été fait.

Imposer une mesure impopulaire, cela relève également d’un affaiblissement démocratique ! La preuve, les nouveaux partis surfent sur le fait qu’on imposera rien aux citoyens. Cela va même plus loin : les élus de Kayoux ne voteront rien qui ne soit décidé préalablement pas « les citoyens ». Autrement dit, tout vote sera le résultat d’un vote des citoyens : « Le rôle des Kayoux porte-paroles sera double. Ils et elles iront siéger aux Conseils communaux pour y voter ce que l’assemblée permanente aura décidé et y défendre ses décisions. »

On voit donc qu’imposer des mesures impopulaires est assez impopulaire… et voué à l’échec.

Pourtant il faut les prendre, ces mesures ! Comment s’en sortir ?

Je pense que c’est ici qu’intervient la notion de courage. Celui qu’a eu Hulot :

  • le courage de dire les choses telles qu’elles sont. Le courage de dire à l’électeur « ne pas prendre cette mesure, c’est aller à la catastrophe ! »
  • le courage de perde sa place et de dire à l’électeur « si vous ne suivez pas cette mesure, je préfère m’en aller ».

Mais le courage ne suffit pas. Il faut y associer la créativité et la joie. Une mesure est rarement uniquement négative. Tout le monde sait que la chimiothérapie est un traitement très pénible, mais les gens l’acceptent pour un bien futur, et les gens l’acceptent d’autant mieux que le médecin propose des aménagements pour moins souffrir. Il en va de même pour l’élu :

  • il doit présenter une situation comme désirable, comme comportant plusieurs avantages. Par exemple, réduire les trajets en voiture, c’est avoir une ville apaisée, c’est être en meilleure santé…
  • Il doit présenter des alternatives: moins de voiture OK, mais alors plus de pistes cyclables, des pistes cyclables plus sûres, plus de transports en commun et des transports en commun plus rapide…
  • Il doit proposer aux citoyens de participer à l’imagination, à la réalisation et à la mise en œuvre de ces alternatives. Il est faux de dire que parce que le citoyen a participé à la prise de décision, il sera favorable à la réalisation : en effet, les citoyens ne sont pas tous du même avis et la décision pourrait au final être contraire aux désidératas de certains. Par contre, une large participation permet d’augmenter la créativité et permet également de prendre en compte toutes les objections et de chercher des solutions pour les satisfaire.

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Ma réflexion en est là. Merci, par vos commentaire, à contribuer à la faire grandir, voire à la modifier

Hadelin de Beer

15 septembre 2018

[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Discussion:Circuit_de_Spa-Francorchamps

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Egalité des chances : une bonne chose ?

« Les citoyens préfèrent l’inégalité lorsqu’il s’agit de protéger les-leurs. »

L’être humain n’a pas toujours rêvé d’égalité ! Au contraire, pendant des siècles l’humain a vécu dans un monde inégalitaire. Il existait l’aristocratie, le clergé, la bourgeoisie et la paysannerie : on était né dans une caste, on y restait et c’était accepté, comme si la liberté était devant Dieu, mais que l’inégalité était acceptée entre les humains. Il n’y avait aucune mobilité sociale. C’est encore le cas en Inde par exemple.

Puis sont arrivés les Lumières et les ennuis ont commencé ! Avec leur déclaration de « libres et égaux » entre nous, les inégalités sont devenues illégitimes, ou devaient être justifiées. Plus question de garder le principe de castes imperméables.

Par contre, la déclaration d’égalité ne s’est pas instantanément traduit par un « uniformisme » social. Il restait forcément des différences sociales qui ont été acceptées : les classes sociales qui ont été déterminées par le rapport au travail : je suis ouvrier, je suis employé, je suis bourgeois. Ces classes (inégalitaires) ont été acceptées aussi parce qu’elles permettaient une identité de classe : je suis (ouvrier), je m’habille d’une certaine façon, je m’amuse d’une certaine façon… bref j’appartiens à un groupe dans lequel je me sens bien. « Se sentir bien dans une classe sociale » n’est néanmoins pas suffisant pour accepter le principe d’existence de classe : les humains acceptent les inégalités de classepour autant qu’avec le temps elles se réduisent ! Ce travail pour la réduction des inégalités de position (ou positivement exprimé en « égalité des places ») a structuré un siècle de progrès social, entre 1880 et 1980. Les classes sociales ont également structuré la vie politique.

Le progrès social a été fondé sur deux piliers :

  • La société industrielle, qui a permis à tout le monde de bénéficier de l’accroissement de confort, mais aussi à chacun d’y contribuer en tant que travailleur ;
  • L’Etat nation, qui comportait ses ouvriers mais aussi ses capitalistes, bref un monde qui se sentait inter-relié. Cette conscience d’interrelation a permis d’accepter qu’on se paye tous sans se connaître.

Donc il y avait des inégalités de positions, mais elles se réduisaient et en même temps la situation de tous s’améliorait. En plus, les inégalités étaient vécues comme liées à sa classe sociale : elles n’étaient pas personnellement blessantes, c’était une expérience collective.

Aujourd’hui, ce modèle semble être épuisé. Cet épuisement est venu notamment :

  • par le fait que l’Etat providence est de plus en plus corporatiste. L’emploi étant devenu rare, le nombre d’exclu augmente ;
  • par l’aveuglement, pendant les 30 glorieuses, de toute sortes d’inégalités telles les différences hommes/femmes, les discriminations… A ce moment, on pensait que c’était dans l’ordre des choses. Le paradigme suivant a été accepté : « garde la position de ton père, elle s’améliorera. » Ce paradigme était déterministe et niait la possibilité de mobilité sociale : je suis ouvrier, je ne peux devenir patron, je suis immigré, je ne peux devenir médecin… cet aveuglement a disparu ;
  • par le délitement de la société industrielle et de l’état nation. Le système qui portait l’amélioration des positions n’est plus là. Il n’y a plus de société industrielle nationale, et l’amélioration des positions de tous par le productivisme n’est plus là, et est contesté pour ses impacts environnementaux.

Aujourd’hui, on n’accepte plus d’être catalogué dans une classe, et de « devoir » y rester. Au contraire, on nous bassine les oreilles que si on a le talent et qu’on fait ce qu’il faut, on peut monter, on peut arriver en haut de la pyramide.

Le but de la société serait de donner à chacun l’égalité des chances. L’Etat devrait garantir à chacun des chances égales, notamment un capital de départ identique, et c’est de la responsabilité de chacun de profiter des opportunités et de faire fructifier son capital pour arriver en haut. On est dans la compétition permanente. Sauf pour celui qui arrive tout en haut, la vie est manifestement semée d’embuches… car à la fin on doit bien constater des inégalités. Une ou deux petites inégalités, cela irait, mais les moins bien lotis vivent une séries d’inégalités multiples, sorte d’agrégation d’inégalités fines. Dans le domaine de l’enseignement par exemple, je n’ai pas accès aux bons transports en commun, je ne peux choisir le bon lycée, je ne suis pas dans la bonne filière… Et en plus, ces inégalités se reproduisent d’une génération à l’autre.

Le vécu de l’agrégation d’inégalité est d’autant plus douloureux que, plus on s’affirme égaux, plus les inégalités sont insupportables. On vit donc une exacerbation du sentiment d’inégalité.

L’égalité des chances a occulté le débat sur l’égalité des positions. En effet, ce qui est important aujourd’hui, c’est que chacun ait droit à accéder à toutes les places, aussi inégales soient-elles. Qu’il y ait une différence de 900 entre le salaire annuel d’un PDG et d’où ouvrier n’est pas grave, du moment que le fils de l’émigré ait une chance d’y arriver ! le summum est la mobilité sociale en fonction du mérite.

Oui mais justement, il y a très peu de … femmes/immigrés/… aux plus hauts postes. Donc on va faire des politiques de discrimination pour qu’elles/ils puisent y arriver. Pour celle ou celui qui y arrive, c’est très bien, mais pour toutes celles et ceux qui n’arrivent pas tout en haut – car définir un tout en haut, c’est forcément imposer à d’autres d’être tout en bas – c’est culpabilisant. Ceux-ci le vivent comme un échec de leur responsabilité.

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Le discours exclusif sur l’égalité des chances comporte plusieurs inconvénients :

  • il justifie les inégalités de position, comme vu ci-dessus ;
  • il culpabilise les individus qui seraient responsable de ce qui leur arrive ;
  • il sacralise le mérite. Or le mérite est tout sauf clair. Est-ce ma position de PDG est due à mon seul mérite quand on sait que mes parents étaient PDG, m’ont payé les meilleures études, les meilleurs cours privés, m’ont fait rencontré mes pairs… Qu’est-ce qui est dû à moi, qu’est-ce qui est dû au contexte ?
  • il n’a pas donné les résultats attendus, dans le sens qu’en pratique, il y a très peu de mobilité sociale et une plus grande inégalité de position.

Bien plus, l’égalité des chances a amené l’extrême droite. En effet, tous ceux et celles qui ne sont pas arrivés très haut dans la grande compétition de tous contre tous, sont meurtris et dévalorisés. En quelque sorte, ils ont symboliquement régressé parce que des personnes de la classe du dessous peuvent passer au-dessus : même si on reste à la même place, on a l’impression de passer en dessous. Or on sait que l’impression de régression est une expérience très douloureuse pour l’humain. Pour échapper au mépris de soi, on le transforme en haine des autres. Je hais tous ceux (les émigrés) qui pourraient passer au-dessus de moi, et par extension me prendre quelque chose. L’adversaire, ce sont tous les autres avec qui je pourrais être en concurrence réelle ou symbolique.

Que faire pour une société juste et qui fonctionne, notamment dans le cadre du travail ?

  • Faut-il bannir le mérite ? Non, ce serait inacceptable que les postes et l’avancement ne tiennent en aucun compte du mérite. On n’ira pas chez un médecin parce qu’il est « X » et qu’il fallait un quota de « X ». Il faut donc garder le mérite. Mais il ne faut pas l’hypertrophier.
  • Il faut aussi de l’égalité. Pas seulement « à travail égal, salaire égal ». Il faut aussi que les tensions salariales entre le haut et le bas soient faibles.
  • Et enfin il faut de l’autonomie. Personne ne doit être considéré comme une simple machine obéissante.

Ces tris caractéristiques sont contradictoires entre elles, il faut savoir les gérer, les équilibrer.

Texte rédigé par Hadelin de Beer, à partir d’une conférence de François Dubet pour le réseau « égalité », dans le cadre des 20 ans du Plan de Cohésion Sociale d’Ottignies-Louvain-la-Neuve, le 11/09/2018